Marathon sous les 2 heures : la clé nutritionnelle des performances de Sawe et Kejelcha
- Julien Craeye
- 17 mai
- 4 min de lecture

Science du sport & nutrition
Deux athlètes, onze secondes d'écart, deux stratégies radicalement différentes. Que nous apprend la science derrière ces performances historiques ?

Lors du marathon de Londres, la barre mythique des deux heures a été franchie non pas une, mais deux fois. Séparés de seulement 11 secondes à l'arrivée, Sabastian Sawe et Yomif Kejelcha ont pourtant adopté des stratégies nutritionnelles très différentes. Ce contraste soulève une question fascinante : les glucides expliquent-ils à eux seuls la performance ?
Les bases physiologiques
Pourquoi les glucides sont au cœur de la performance marathon
Lors d'un effort prolongé à haute intensité, le muscle a besoin d'un renouvellement constant d'ATP, sa molécule énergétique. Comme les réserves d'ATP sont infimes, l'organisme les reconstitue en permanence à partir des glucides et des lipides. Plus l'intensité augmente, plus cette reconstitution doit être rapide.
Les glucides (glucose sanguin, glycogène musculaire et hépatique) sont transformés en pyruvate, puis oxydés dans les mitochondries pour produire de l'énergie. La densité mitochondriale devient alors un facteur clé : elle détermine la vitesse à laquelle ce pyruvate peut être utilisé.
Apporter des glucides exogènes — c'est-à-dire ingérés pendant la course — permet de maintenir ce flux énergétique, de ménager les réserves de glycogène et d'éviter la baisse de régime redoutée dans les derniers kilomètres.

Préparation de Kejelcha — Santa Madre
11 semaines au service du métabolisme de Kejelcha
Yomif Kejelcha en était à son premier marathon. L'équipe de Santa Madre (marque de nutrition) a donc privilégié la prudence : plutôt que de tester des apports élevés en glucides pendant la course (risque de troubles digestifs), ils ont misé sur un carbo-loading optimisé avant le départ.

Le suivi de 11 semaines comprenait des bilans sanguins toutes les 3 semaines, un contrôle nutritionnel quotidien, une surveillance de la fréquence cardiaque, de la HRV, de la saturation en oxygène et de la température corporelle, ainsi qu'une coordination continue avec l'entraîneur. Kejelcha avait prévu de consommer environ 71 g de glucides par heure, mais a finalement dû se contenter de 59 g : il a manqué deux ravitaillements (km 25 et km 35), soit environ 24 g de glucides en moins au total. Aurait-il pu faire mieux sans ces ratés ? La question reste entière.
Préparation de Sawe — Maurten
32 jours au Kenya pour décoder le métabolisme de Sawe
L'approche de Maurten a été d'une précision remarquable : 6 déplacements au Kenya, 32 jours auprès de l'athlète entre février 2025 et avril 2026, et l'utilisation des outils les plus avancés de la science du sport.
Marquage isotopique ¹³C
Mesure directe de l'oxydation des glucides exogènes (ingérés) en conditions réelles d'entraînement et de compétition.
Eau doublement marquée :
Évaluation précise de la dépense énergétique totale sur plusieurs jours.
Tests physiologiques
Mesure du VO2max et de l'économie de course, les deux piliers de la performance en endurance.
Suivi biologique & composition corporelle
Analyse d'impédance bioélectrique (BIA), mesure du lactate, surveillance des adaptations à l'entraînement.
Thermorégulation & charge d'entraînement
Collecte continue de données pour ajuster la préparation au fil des semaines.
Focus technique
Le marquage isotopique ¹³C : voir ce que les autres méthodes ne voient pas
C'est sans doute l'aspect le plus innovant de cette préparation. Lorsqu'on mesure l'oxydation des substrats énergétiques par échanges gazeux (méthode RER), on obtient un taux global : impossible de distinguer ce qui vient des glucides ingérés pendant l'effort de ce qui vient des réserves de glycogène.
Le marquage au carbone 13 (¹³C) permet de tracer spécifiquement les glucides ingérés et de mesurer leur part réelle dans la production d'énergie — une précision inaccessible aux capteurs glycémiques classiques, qui renseignent sur la glycémie interstitielle mais pas sur l'oxydation effective.
Grâce à cette méthode appliquée lors du marathon de Berlin 2025 (où Sawe avait terminé en 2:02:16), Maurten a pu observer comment son taux d'oxydation des glucides exogènes évoluait au fil de la course :

Données Maurten — valeurs approximatives reconstituées à partir des données publiées.
C'est ce profil d'oxydation en conditions réelles qui a permis à Maurten de concevoir la stratégie nutritionnelle de Sawe pour Londres — et d'atteindre les 115 g de glucides par heure.
Outil de terrain — profilage physiologique
La mesure des échanges gazeux : un pont entre physiologie et nutrition
Si le marquage isotopique ¹³C représente l'outil le plus précis pour tracer l'oxydation des glucides exogènes, il reste une technique de laboratoire, lourde à mettre en œuvre. Il existe cependant une approche plus accessible, réalisable dès un test de profilage physiologique classique : la mesure des échanges gazeux, aussi appelée calorimétrie indirecte.
En mesurant simultanément la consommation d'oxygène (VO₂) et la production de dioxyde de carbone (VCO₂) à différentes intensités d'effort, on calcule le quotient respiratoire (RER = VCO₂ / VO₂). Ce ratio révèle, en temps réel, quelle proportion de l'énergie produite provient des glucides et quelle proportion provient des lipides.


Le test de profilage physiologique devient ainsi bien plus qu'un simple bilan de la VO₂max ou du seuil lactique : c'est une fenêtre ouverte sur le métabolisme individuel de l'athlète, qui guide directement les choix nutritionnels — quantité de glucides à ingérer, timing des ravitaillements, et objectifs de carbo-loading avant une épreuve.
Ce que ces deux performances nous enseignent
Deux approches différentes, deux contextes différents (premier marathon vs athlète expérimenté), mais un dénominateur commun : une préparation scientifique rigoureuse, personnalisée et fondée sur des données réelles. Les glucides ne sont pas une variable universelle — leur dosage optimal dépend de la tolérance digestive, des réserves de glycogène, de la densité mitochondriale et de la capacité d'absorption propre à chaque athlète. La nutrition de performance, ce n'est plus une question de généralités : c'est une équation individuelle.
Pouvoir mieux connaitre notre tolérance digestive nous permet d'ajuster nos apports et d'éviter les troubles le jour de la course.

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